Bernard Gast

Sophrologue
Psychanalyste




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L'acte créatif est-il un état de conscience modifiée ?

Conférence éditée aux éditions de l'Harmattan

Plan
Introduction : Pourquoi ce thème ?
1/ L'apparition de l'artiste en l'homme ou créer quoi et comment créer ?
2/ Pourquoi créer dans cet état ?
3/ Quel est cet état ? La sagesse du silence.
Conclusion


Introduction : Pourquoi ce thème ?
La créativité est la possibilité de trouver une solution à un problème; mais l'action même de créer se réalise-t-elle en conscience ordinaire ou plutôt en état de conscience modifiée ? Parallèlement à mon travail d'artiste-plasticien, j'exerce une sophrologie aux confins de la philosophie taoïste et de la psychanalyse.
En effet, la médecine chinoise taoïste, la psychanalyse, l'art et la sophrologie furent des planches de salut face à ma propre histoire. Salut... Santé... La santé retrouvée par la créativité !
Pour cette question, l'acte créatif est-il un état de conscience modifiée ?, mon expérience d'artiste s'est montrée très utile pour élaborer une réponse. La réponse est venue de ma pratique qui consiste à peindre avec des films... Films que je perçois comme la pellicule-peau du cinéma du monde...



1/ L'apparition de l'artiste en l'homme ou créer quoi et comment ?


- Que créer ?

En 1991, l'art devient ma seule activité professionnelle : avec la peinture, d'abord, mélangée à des matériaux composites. Dès 1994, la première installation, L'Hermite, propose un film. Ensuite, progressivement, s'intègre à mes oeuvres quelque chose du cinéma. Ce sera, en premier lieu, la matière même (la gélatine des films du Couloir de sensations, en 1995). Puis, en 1996, dans Je est aussi l'autre, assis dans une chambre obscure, sur mon propre visage, se projettent des visages du monde entier. A partir de 1997, la pellicule 35 mm est découpée et recomposée, pour construire de nouvelles images, qui sont intégrées dans mes Chambres obscures de contemplation poétique ou Chambres sensibles à base d'images projetées, de bandes son, d'objets, etc. Ces installations multimédias, dites Chambres Sensibles, offrent l'expérience d'un espace et ... D'un état de conscience particulier !
Cette expérience questionne les problèmes d'identité et de la place du corps, de manière réelle et symbolique.


- Comment créer ? ou dans quel état j'erre ?

Pour certains artistes, créer semble impossible sans des états de conscience modifiés artificiellement, par la drogue ou l'alcool par exemple. Toutefois, des moyens naturels, lorsqu'ils sont bien guidés, favorisent la création artistique par les états de conscience modifiée. En ce qui me concerne, j'utilise tout particulièrement la méditation taoïste Tchan et la musique.


2/ Pourquoi créer dans cet état ?

Donc, peinture, poésie, photographies, films, musique, sons, odeurs, objets, emplissent mes Chambres Sensibles. Cependant, c'est l'immatériel des projections d'images, leur immatérialité et leur poids de symbolique, qui donne l'accès à la sagesse du silence.
Ce qui est immatériel me permet plus facilement d'atteindre cette sagesse du silence.
A un moment de mon travail analytique et sophrologique, j'ai eu le choix entre deux voies : une mélancolie furieuse et une mélancolie généreuse.
Au Moyen-âge, l'alchimiste Marcile Ficin distinguait déjà ces deux états de conscience : melancholia furiosa et melancholia generosa.
En bref, confronté à mon histoire personnelle, je souffrais, plombé par la lourdeur du vivre.
Certains faits de ma propre vie étaient absurdes, comme l'abandon de mes parents. Ca me paraissait incompréhensible et injuste. Je vivais une mélancolie furieuse, dont la prise de conscience est venue progressivement, au fur et à mesure de mon travail analytique et artistique (période des papiers brûlés, griffés et déchirés).
Il est un fait que voir son versant noir, l'ombre, est douloureux, mais nécessaire.
Cette mélancolie furieuse est un état ombreux et destructeur : le plomb qui engloutit l'être au fond de la piscine... De la Grande-Mère ! En médecine traditionnelle chinoise, ce sont l'eau et le métal Yin, le yin pur, l'anima noire.
Progressivement, la mélancolie est devenue généreuse. Comment ça s'est transformé est assez mystérieux, mais le fait est que l'individu créateur a sorti la tête de l'eau, comme le plomb se mute en or.
Generosa, la mélancolie est beaucoup plus légère à vivre. Yang pur du Coeur.


- Du tripallium à l'opus ou de la torture à la mission d'artiste

Tant que le travail artistique était guidée par la mélancolie furieuse, l'objectif de ma création était uniquement de me soigner, et de fait, très individualiste : ce travail était un "tripallium", une torture, comme l'indique l'étymologie latine du mot travail.
En revanche, quand la mélancolie généreuse me guide, ma création, d'individualiste qu'elle était, devient individuée. Mon travail devient "opus", c'est-à-dire, oeuvre. Oeuvre dont l'objectif est de donner accès plus facilement à ces états de paix aux autres. L'oeuvre est alors une transmission sans mots de l'expérience d'un état de sérénité.


3/ Quel est cet état ? La sagesse du silence

Entre art, psychanalyse et méditation, une véritable alchimie intérieure m'a modifié, au cours des années, et accordé, lors d'actes créatifs, une hyper-lucidité sereine qui surgit par concentration sur les sensations du corps et les sons (intérieur/extérieur).
Dans l'oeuvre "Chambre Sensible : bleu, jaune, rouge" (2005), l'alchimie taoïste et hermétiste est au coeur de cette installation. J'ai en effet travaillé avec les concepts de l'alchimie parce qu'elle est l'ancêtre même de la théorie psychanalytique, à la différence prés qu'elle aborde la psyché avec un vocabulaire extrêmement poétique, issu de la symbolique des couleurs, du corps, des images et des éléments.
Cette poésie est une voie qui permet par une compréhension intime des phénomènes naturels, de les "transcender": comme l'étymologie le signale, transcendens, c'est franchir, c'est parvenir à une transformation de soi qui intègre, mais dépasse aussi, le domaine de la connaissance rationnelle. Pour transcender, nous passons de l'état de conscience ordinaire à l'état de conscience modifiée. Transcender et symboliser sont synonymes !
Nous sommes bien avec l'acte créatif, comme dans la psychanalyse et la méditation, dans les domaines de l'intuition et de la raison ensemble : une conjonction des opposés.
L'alchimie est, à ce titre, comme l'art, une pensée analogique destinée à transformer les états psychiques ... Or la pensée analogique est l'exact complémentaire de la pensée scientifique ; et ces deux pensées, loin de s'affronter, se complètent.
Créer est un état de conscience modifiée, et mes Chambres Sensibles permettent d'atteindre cet état. C'est le dessein de tous les arts : La musique, par exemple, est une ascèse qui, au-delà de l'harmonie et du rythme, permet d'atteindre la sagesse du silence.
Dans cet état de conscience modifiée, le silence est un silence qui parle... Une unité au-delà de toute dualité pour laisser advenir ce qui apparaît : une phénoménologie de la perception appuyée en effet sur le corps... L'incarnation associée à l'esprit ! Cette sagesse du silence, est un au-delà des mots, des notes et des images. Elle s'atteint par une ascèse, une pratique régulière permet le silence d'une véritable écoute : une écoute du Soi sans parole intérieure...


- Pourquoi le monde des images, des couleurs et de la poésie ?

Parce que pour trouver une solution, pour franchir un obstacle, l'entre-deux mondes (intérieur/extérieur) est la clé. cet état liminal est un lieu de passage vers le sens : un "limen", un seuil vers notre propre vérité qui parfois rencontre celle du monde. les états de conscience modifiée donnent accès une zone intermédiaire de salut, le pré-conscient freudien, qui facilite par sa toponymie le passage de contenus psychiques inconscients vers l'intégration consciente.
Mais pourquoi l'artiste s'intéresse-t-il au monde des images, des couleurs et de la poésie ?
Parce qu'elles sont une réalité intermédiaire qui ouvrent les portes des états de conscience modifiée pour replacer l'homme dans le monde du coeur et du sensible.
Dans la société contemporaine, il y a trop d'images, surtout en mouvement... Voici pourquoi mes images, en provenance du cinéma, inversent ce processus : elles sont fixes, arrêtées et souvent abstraites. Enfin, elles sont choisies pour leur pouvoir symbolique dissimulé dans la pellicule, vues comme des insus, des lapsus cinématographiques, des images subliminales.
Les émotions peuvent être vécues comme une richesse qui donne plus d'espace en soi et permet d'être en amont des émotions. Comment ? En objectivant l'émotion et en reliant l'image au corps. Il s'agit de ce que je nomme la pensée perceptive.


- L'image reliée au corps.

Cette corporalisation de l'image n'est pas un retour à l'état primitif du bébé. Le corps symbolique devient chargé de signes propres à chacun : le corps est subjectivé.
Perception et représentation sont rassemblées. Nous passons, en effet, de la représentation au vécu corporel. De ce vécu corporel phénoménologique naît une conscience qui observe les phénomènes qui apparaissent sans les qualifier - neutres, désagréables ou agréables - mais comme des phénomènes à vivre, directement sans distinction sujet/objet et sans mots, qui nomment le phénomène qui est vécu... Ce qui est, dans sa nudité... Sans interprétation pour le moment... Ensuite seulement, la parole et l'écoute cliniques, assisteront le sens.


Conclusion

L'art, comme la méditation et la psychanalyse, sont des seuils permettant d'atteindre un état intermédiaire, situé entre la veille et le sommeil, entre le concept et la réalité objective.
De cet état de conscience modifiée, véritable porte entre la pensée spéculative et la pensée purement perceptive, peut naître la sagesse du silence : ce silence entre deux pensées, d'où surgit la magie du présent et l'acte créatif.


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